La forêt Méditerranéenne

Nicolas Plazanet, coordinateur et chargé de mission à l’association Forêt Modèle de Provence, a présenté le 15 avril une conférence débat autour de la forêt Méditerranéenne au tiers-lieu solidaire de La Vallée du Gapeau en Transition Kanopée.

Conférence-débat au tiers-lieu solidaire de La Vallée du Gapeau en Transition Kanopée

La forêt dont nous parlons aujourd’hui fait partie du réseau international des Forêts Modèles : c’est 35 pays, 75 millions d’hectares et 60 Forêts Modèles.

Forêts Modèles dans le monde

L’objectif est une gestion durable des forêts, en réseau avec l’Europe, le Canada, l’ Amérique du Sud …

Nous, en France, nous avons une seule Forêt Modèle, qui est ici, dans le Var !

Nos partenaires sont la Coopérative Provence Forêt, l’ASL Suberaie Varoise (elle gère 12 000 hectares de chêne-liège), l’association Découverte Sainte Baume à l’origine du PNR (1), les communes forestières du Var (communes adhérentes qui travaillent sur la partie forestière mais aussi énergétique), le collège d’enseignement et recherche l’INRAE qui va être remplacé par l’université de chimie de Nice avec laquelle on va lancer beaucoup de projets en commun, l’Institut pour la Forêt Méditerranéenne sur l’aspect prévention notamment dans les écoles, le lycée agricole de Gardanne, des collectivités locales, la métropole Aix-Marseille Provence, la commune de Septèmes-Les-Vallon, très engagée dans l’aspect forestier et la valorisation du bois, le massif des Maures avec le syndicat mixte porté par Christine Amrane, maire de Collobrières, des communautés de communes, la région, le parc national de Port-Cros…

L’enjeu est climatique : il y a une augmentation des températures et déjà une modification avec les problèmes sanitaires à répétition, notamment avec le cynips du châtaignier , le platypus du chêne-liège qui a provoqué dix ans d’arrêt de récolte de 2 000 à 2010, la chenille du bombyx disparate qui a défolié sur le secteur de la Môle 4 000 hectares de chênes lièges, sans parler des épisodes de feu.

Notre milieu méditerranéen est en évolution. Des essences sont adaptées : le pin d’Alep, le chêne-blanc pouvant supporter un déficit foliaire assez important, le chêne-vert aussi. Le pistachier lentisque, très adapté au changement climatique (étude de l’INRAE, récemment prouvant qu’il peut rester en zone semi-désertique et c’est presque la dernière essence à disparaître), il a été utilisé dès l’époque romaine. On peut en faire de l’huile fixe et c’est une économie qui continue au Maghreb, en Grèce sur l’île de Chios reconnue pour la résine valorisée. Dans le Var FMP valorise le pistachier en faisant aussi de l’hydrolat. C’est une recherche avec l’université de chimie de Nice (décongestionnant, drainant lymphatique). Après des recherches en laboratoire sur l’aspect cosmétologique, sur le bourgeon de fleur, cet arbuste dévoile des capacités assez extraordinaires.

L’intérêt de la forêt c’est aussi la lutte contre l’érosion avec certaines essences post incendie ce qui va permettre de maintenir le sol et d’éviter l’érosion

On trouve principalement nos trois essences :

  • le pin d’Alep, essence qui prend de plus en plus de territoire, qui va de plus en plus en altitude puisqu’elle est très bien adaptée au changement climatique);
  • le chêne-vert, lui aussi réputé adapté au changement climatique;
  • le chêne-liège qui a besoin d’un brassage génétique (il y a une certaine consanguinité génétique chez le chêne-liège, la suberaie (1) étant vieillissante C’est pour cela qu’il y a des replantations qui sont faites pour renouveler le peuplement). C’est une grosse suberaie de 50 000 hectares, la plus grosse en France. Elle a la particularité d’avoir autour un milieu très riche : héliophile, thermophile, laissant passer la lumière et acceptant beaucoup d’essences. La charte Natura 2000, à l’échelle communautaire la reconnait comme “habitat d’intérêt communautaire” puisqu’il y a une centaine d’espèces florales auprès du chêne-liège. Son adaptation au changement climatique est plus problématique, de même que pour le châtaigner.

Sur les espaces périurbains, il y a 55 % de forêts à proximité. Le mitage des zones urbaines a été assez important (avant on avait le village, les zones agricoles puis la forêt). Maintenant villes et villages se retrouvent contre la forêt ce qui implique certains risques et obligations comme l’obligation de débroussaillement.

Sur l’aspect forêt il y a un enjeu social très fort : la randonnée est l’un des sports nationaux, la pratique numéro 1 ce qui n’est pas toujours le cas dans les autres pays. En France on trouve des réseaux de randonnées de partout alors qu’au Portugal, il y en a très peu, en Italie, les gens ont peur de la forêt, ils y vont très peu.

Philippe Bregliano (trésorier de l’association): Il faut savoir qu’avant, nos collines étaient toutes cultivées. Puis on a commencé a abandonner des cultures. En février 1956, beaucoup d’ oliviers ont gelé, des oliveraies abandonnées. Depuis la deuxième guerre mondiale la forêt a doublé. En fait, dans nos régions, on ne manque pas de forêts mais surtout de terres agricoles.

Deux choses ont pris de l’expansion ces cents dernières années mais surtout depuis cinquante ans, ce sont l’urbanisme et l’aspect forestier qui a grignoté sur les terres agricoles abandonnées avec des espèces pionnières comme le pin d’Alep. D’ailleurs, la forêt continue de croître de 6 % par an dans notre région et l’exploitation forestière représente 66 % de ces 6 %. La gestion forestière est très relative et ça peut s’expliquer par la difficulté d’accès dans nos massifs assez pentus.

La multifonctionnalité c’est à dire un équilibre entre l’aspect économique, environnemental et social au sens des loisirs est aussi un enjeu. On est le bon exemple dans notre région. On a une gestion multifonctionnelle de nos forêts respectueuse du vivant. Ce n’est pas le cas partout, comme au Portugal où ils ont planté très largement de l’eucalyptus et il y a de moins en moins de forêts naturelles. La moitié nord du pays est plantée d’eucalyptus, parfois au détriment du chêne liège. L’eucalyptus conduit à l’incendie puisqu’il l’accélère d’où 150 000 hectares de forêt brûlée au Portugal par an. C’est énorme pour un petit pays comme ça ! Ils ont planté cette essence pour en faire de la pâte à papier, énorme secteur économique chez eux. Les deux principaux groupes papetiers nationaux, Navigator et Altri font aussi des dégâts sur la forêt amazonienne en en plantant là-bas. Le problème est qu’il acidifie le sol et rien ne pousse, aucune diversité. C’est purement de l’agriculture, en rangs serrés sur des kilomètres sans rien. C’est comme en France avec l’acacia dealbata (mimosa) qui fait le vide autour de lui, prend beaucoup d’espace et cause des dégâts. Le mimosa est un problème pour nos massifs forestiers car il étouffe complètement le milieu.

Ensuite on trouve l’enjeu incendie. Au Portugal, on l’a vu c’est catastrophique et cela cause 15 à 20 décès par an. Chez nous c’est entre 10 000 et 15 000 hectares qui brûlent par an par contre cette année ça a l’air de commencer très tôt (feu des Alpes de Haute Provence à La Rochette (120 hectares), à Comps (10 hectares), Figanières (2 hectares). C’est une moyenne car en 2003 on a une une “grosse année feu” avec 60 000 hectares brûlés.

On a un réseau de prévention et de surveillance en forêt assez unique : sur chaque massif, des personnes du CCFF (Comités Communaux Feux de Forêts) font un travail formidable et on a un maillage extraordinaire. On est le bon exemple européen, quand on voit ce qui se passe au Portugal où personne ne surveille les forêts et tout ce qui est pompier est privé avec des conflits d’intérêts vis à vis de cela alors que nous nous avons un système de protection et d’intervention public. La clé de l’incendie c’est de pouvoir agir rapidement puisque c’est dans les trente premières minutes qu’on peut agir après c’est plus compliqué.

La forêt méditerranéenne c’est 25 000 espèces. Sur les quatre massifs où nous intervenons il y a 3 466 espèces répertoriées et 677 sont classées de peu communes à extraordinaires. On a des diversités intéressantes dans des milieux comme la Sainte Baume, le massif des Maures.

Il y aura une évolution vis à vis du changement climatique. Certaines essences actuelles pourraient disparaître dans dix ans, les répétitions des incendies créent des problèmes, le principal danger étant l’érosion des sols. On estime que lorsqu’il y a plus d’un feu tous les vingt ans, la régénération est très difficile. C’est ce qui a été le cas dans les Bouche du Rhône. A contrario et en fonction des essences, comme dans le massif des Maures où l’on a tout un cortège adapté au feu comme le chêne liège, le chêne vert, la bruyère, le pistachier lentisque, l’arbousier , la régénérescence va très vite.

Conférence/Débat animée par Nicolas Plazanet, coordinateur et chargé de mission à l'association Forêt Modèle de Provence à Sollies Pont au tiers-lieu de La Vallée du Gapeau en Transition Kanopée.
Régénérescence de la forêt du massif des Maures

L’enjeu économique, est un peu relatif chez nous. Pour toute la filière ça représente 12 000 emplois pour 6 000 entreprises. A titre de comparaison, il y a cent ans il y avait 2 500 employés pour 150 entreprises. Beaucoup de scieries ont fermé alors qu’il y a une demande en bois locaux, notamment sur le pin d’Alep où la région s’est engagée pour le transformer en bois de construction.

Enfin il y a l’enjeu touristique : 35 % des forêts sont en zone PNR comme La Sainte Baume, le Parc naturel de Port-Cros. Il va aussi y avoir la création d’un PNR dans le massif des Maures.

Quelles sont les actions de forêt Modèle de Provence ?

Les actions en faveur des filières :

Actualité de la filière-Gazette

Le chêne-liège avec des acteurs engagés, un magazine, la valorisation de l’arbousier avec le parc Naturel de la Sainte Baume, au niveau de la racine, de la souche (plaquage de bois pour la marqueterie, du bois école de tournage Escoulen à Aiguines), de l’écorce et le feuillage (institut de recherche de l’université de biochimie, capacités anti-âge) et aussi recherche & développement), la fleur, le fruit (alcool).

On avait développé une bière à l’arbouse. Elle est reprise par Le Chateau Léoube à Brégançon. Il commercialiseront cette année 6 500 bouteilles de bière et donc elle n’appartient plus à Forêt Modèle.

Pour le pin d’Alep, on vient de déposer un dossier pour relancer le gemmage et trouver des valorisations en laboratoire mais aussi avec l’Espagne et la fondation Cesefor qui a beaucoup travaillé sur la foresterie de nombreux projets d’études.

Sur le pistachier vera et la relance de la pistache en Europe on a réparti en 2020 470 plants et 1000 plan de pistachiers vera qui seront plantés en 2022 accompagnés de projets agroforestiers en faveur de la biodiversité; Ce sera dans nos 80 sites de référence. Il y en aura à Collobrières, la commune de La Valette en a pris 100…

Relance car sur la plaine de La Crau a été cultivé de la pistache et d’ailleurs Cézanne en a fait un tableau en 1905 et ce pistachier qui avait été importé de Constantinople est toujours visible dans les Bouches du Rhône. C’est un arbre adapté à un sol sec puisqu’il pousse en Iran et il peut se greffer sur du pistachier térébinthe très présent dans nos massifs. Cela en fait une essence agricole ou forestière d’avenir.

Concernant les évènements et expositions :

On a créé il y a six ans un concours d’art et de design pour valoriser le chêne-liège : le concours Quercus Suber. Cette année il porte sur la valorisation du chêne-liège brûlé suite au dernier incendie avec trois catégories : le design, le tournage et la sculpture avec la participation de l’école Boule de Paris, de l’école des Arts Décoratifs, de l’école Camondo, de l’école de la Grande Tourrache et de l’école Escoulen et de designers, sculpteurs, tourneurs. 4 000 euros de dotation sont donnés par notre structure aux artisans. Cet événement a eu lieu les 23 et 24 avril à la Villa Noailles à Hyères.

Concours Quercus Suber 2022
Concours Quercus Suber 2022

Le festival de la nature coorganisé avec Collobrières les 28 et 29 mai et on montera une exposition sur le processus de valorisation de certaines essences ainsi que les anciennes valorisations économie de la forêt, notamment le gemmage.

Et notre événement phare, le week-end du chêne-liège à la Valette, les 8 et 9 octobre.

Enfin, en préparation, la fête de la forêt et du bois pour mars 2023 au domaine du Rayol

Guy Rebec ex conseiller municipal de Toulon : Peux-tu nous en dire plus sur le gemmage ?

La dernière entreprise a fermé à Septèmes-les-Vallons en 1973. A la place de cette ancienne entreprise la municipalité a fait une médiathèque. Des landais s’étaient installés là et avaient transposé le modèle du pin maritime dans les landes sur du pin d’Alep qui gemme un petit peu moins mais est de meilleure qualité. L’accessibilité des massifs limite cette pratique. Pour le gemmage, on mettait un pot en terre et on récoltait la résine et souvent on le faisait 5 ans avant de couper le bois. L’innovation dans les Landes a permis la relance de la filière avec un gemmage en vase clos : on met une ventouse sur l’arbre. Toute interaction avec l’eau et l’extérieur disparaît. La térébenthine sera plus concentrée et de meilleure qualité. Et donc on va lancer un projet dans ce sens là.

On est un réseau engagé de manière européenne et internationale. On mène de nombreux projets. En mars on a enchainé deux projets avec le Portugal (projet sur l’éducation à l’environnement) et la Turquie (sur les septièmes forêts méditerranéennes avec une réunion sur Med lentisque, la valorisation du pistachier lentisque et de toutes ses possibilités économiques, l’interaction avec le milieu, l’adaptabilité avec le changement climatique), la coopération à l’éducation au développement durable avec la Pologne et la Croatie.

On a abandonné la valorisation de toutes nos essences forestières. Le pistachier lentisque cela fait des siècles qu’on ne fait plus rien alors qu’au Maghreb et en Grèce, en Sardaigne ils continuent cette multi-valorisation de toutes les essences. Or valoriser son milieu permet de l’entretenir et d’avoir une moindre influence du feu.

Un nouveau projet va être lancé en avril sur l’écotourisme et la création d’un réseau de randonnées au travers des forêts modèles y compris dans notre région, liant les thématiques forestières, culturelles et patrimoniales (anciennes économies de la forêt avec les fours à cade, les charbonnières…). Déjà Le Canard de La Sainte Baume est intéressé pour co-construire avec nous un parcours, la métropole et d’autres communes…

On va accompagner la création d’une forêt Modèle en Catalogne. On a déposé plusieurs projets. Le projet leader c’est sur le pin d’Alep, le gemmage et la valorisation complémentaire de tout ce qu’on peut faire d’autre.

Sur le projet Med Quercus Suber il faut réunir six pays européens dont un pays qui appartient à l’Union Européenne. Nous on a identifié La Macédoine du Nord. C’est la région qui déposera ce dossier et qui sera coordinatrice du projet. Forêt Modèle de Provence a eu comme rôle d’identifier les partenaires européens et il y aura notamment l’université de Lisbonne, l’Espagne avec la fondation Cesefor, l’Italie… et cela concernera la relance du chêne-liège, l’aspect biotop, captation carbone bois et liège, adaptation au changement climatique.

Sur la captation carbone deux projets ont été déposés avec nos partenaires ainsi qu’avec un chercheur du CNRS Marseille et un autre projet européen sur les outils satellites en soutien à la gestion forestière régionale.

Nicolas Plazanet, coordinateur et chargé de mission Forêt modèle de Provence

(1) PNR : Parc Naturel Régional

(2) suberaie : forêt de chêne-liège.

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