Castellet : grand prix de France et canicule, le business d’abord

On a eu chaud mais tout s’est bien passé…” résument les organisateurs, du patron américain de la F1 mondiale jusqu’au maire de Nice, président du GIP (Groupe d’intérêt public) très impliqué dans les sports mécaniques en passant par la préfecture du Var qui avait donné les autorisations malgré le très haut niveau de la canicule. Et qui supervisait la gestion de 200 000 personnes estimées durant les trois jours dans une zone particulièrement vulnérable.

Un circuit entouré d’une forêt méditerranéenne dense que la sécheresse fragilise encore davantage. Dans le même temps et sous l’effet du réchauffement climatique, des incendies font rage dans les Landes, entre Bordeaux et Arcachon, à peine fixés après 10 jours d’activité poussant des milliers de familles à quitter leur domicile.

La menace est nationale, 82 départements étant par ailleurs en vigilance “orange” dont une douzaine dans le sud-est de Lyon à Nice. La météo prévoit la persistance de la canicule durant cette semaine, voire plus.

Les circonstances ont conduit les préfectures à interdire l’accès des massifs forestiers aux familles depuis plusieurs semaines et dans le Var, on brave tous les riques en recevant l’équivalent d’une grande ville comme Toulon en pleine nature pendant au moins trois jours !

On ne comprend pas bien les pouvoirs publics en charge de la sécurité civile, si on se pose la question de l’utilité publique d’un tel événement, d’un tel rassemblement en un tel lieu et une telle période dans un département qui a par ailleurs payé un très lourd tribut aux incendies, mieux maîtrisés ces dernières années.

Quels sont ces intérêts “supérieurs” qui justifient une telle décision en totale incohérence avec ce qui est imposé, à juste titre, aux amoureux de la forêt, à titre préventif ? Ce ne peut être de l’irresponsabilité des autorités publiques. L’Etat est concerné par l’évènement, il est sous la menace des propriétaires privés de tous les grands prix sur la planète-auto, qui hésiteraient à maintenir une épreuve en France s’ils peuvent gagner plus ailleurs.

D’importants enjeux financiers sont au centre de la décision des uns et des autres et que les contrats passés entre eux doivent être respectés quels que soient les aléas du climat, quitte à autoriser les plus “importants”, financièrement parlant, à ce que l’on refuse aux autres, avec des arguments diamétralement opposés.

Lundi, au lendemain du Grand prix de France, le non moins grand quotidien du sud-est titrait à la Une assez discrètement sur le vainqueur de l’épreuve et principalement sur “La chasse au gaspi…” suivie par un titre sur deux pages : “consommer moins d’énergie c’est possible”…”ils agissent déjà pour réduire la facture énergétique“…

Mais cela se rapportait à l’actualité en général, pas du tout d’allusion aux trois jours de mises au point, d’essais et de compétition développés sur six pages dans le cahier des sports. Avec comme seule interrogtion : y aura-t-il une suite en France, à cette compétition, attirant autant de public, donc de fric ?

Les questions de circulation et d’accès au circuit ont dominé parmi les problèmes des organisateurs qui estiment que le plan de circulation a été une réussite, comme il fut dit au dîner de gala offert par C. Estrosi le président du GIP à quelques 150 convives, se faisant le chantre de cette compétition, sans se poser la question de son impact écologique : la compétition et le business d’abord !

La veille, dans le même journal, le climatologue et prix Nobel Jean Jouzel rappelait “qu’on connaît les solutions depuis longtemps, qu’il faut absolument réduire les gaz à effets de serre et que tous les secteurs sont concernés…qu’il faut aussi réduire notre vitesse, avoir des véhicules moins lourds…pour atteindre la neutralité carbone en 2050…Acuellement on parle beaucoup mais on ne fait rien.”

Était-ce pour équilibrer sans polémiquer avec la promotion journalière de l’événement du Castellet et de son avenir ?

Mais il y a plus, au moment où le pouvoir lance un “plan de sobriété énergétique qui doit réduire notre consommation de 10% en deux ans”. Comment justifier les atteintes à la pollution de l’air ? Alors qu’on l’organise, en plus des risques d’incendies, qui se traduisent pendant trois jours par des dizaines de prototypes gros consommateurs de carburants, de pneus qui se délitent sous la chaleur du bitume…et des dizaines de milliers de voitures agglutinées autour du circuit, ce qui va laisser des traces…

Tout se passe comme si l’on n’était pas confronté à une situation où les énergies se font de plus en plus rares et chères -ce qui ne tient pas qu’à la guerre en Ukraine- et implique une transition écologique incontournable qui n’est pas portée par le pouvoir, lequel se prépare à rouvrir une mine de charbon et à acheter du gaz de schiste américain, théoriquement interdit en France et en Europe, histoire de laisser tomber les Russes qui, du coup, vendent leur gaz plus cher à d’autres grands pays. Quel gâchis.

EELV s’est indignée, au niveau régional, de cette initiative…”une aberration totale face aux urgences réelles que nous vivons en PACA…”(1)

Une manifestation à la gloire de “cette même voiture à essence que beaucoup sont contraints d’utiliser dans notre région faute de transports en commun suffisants et abordables. Cette même voiture à essence qu’il faut abreuver d’une essence toujours plus coûteuse car le prix du carburant s’enflamme à la pompe. Cette même voiture à essence qui est responsable d’une partie des gaz à effet de serre, du dérèglement climatique et de la canicule que nous subissons en ce moment…”

Et que l’on nous fait chèrement payer, à en juger par les dispositions du plan gouvernemental sensé compenser l’inflation alors qu’il n’en est rien, bien au contraire. Mais on ne compte pas le gaspillage devant lequel on devrait se pâmer pour “offrir” un spectacle qui va rapporter gros à quelques-uns et coûter beaucoup aux finances publiques pour assurer les dépenses contingentes d’un tel rassemblement : la protection de l’environnement, la sécurité routière et les conséquences sanitaires de la canicule sur une telle concentration humaine, sans oublier les pilotes eux-mêmes.

Qu’on ne nous dise pas que “tout a bien fonctionné” et que les services de l’Etat peuvent être félicités pour leur professionnalisme. Qu’on nous donne le bilan humain et financier réel ainsi que le coût de l’opération pour les finances publiques. Qu’on se rassure pour le circuit du Castellet, son planning est très chargé.

Ce n’est pas par détestation des compétitions motorisées que nous réagissons mais par cohérence avec ce qui est exigé de chacun et, à plus forte raison, des investisseurs que ce soit dans l’extraction, la production, le commerce, les circuits de la consommation, la gestion ou la finance.

Les urgences sociales et écologiques sont devant les mêmes obstacles : la loi du profit et de la rentabilité financière de toute activité humaine, propre au capitalisme englué dans ses dogmes. Et il nous coûte très cher !

René Fredon

(1) https://twitter.com/EELV_PACA/status/1551186322290839553/photo/1

3 réflexions sur « Castellet : grand prix de France et canicule, le business d’abord »

  1. Un budget alloué par la région de 30 millions d’euros dont 20 simplement alloués à payer le plateau FOM Formule One Management càd les droits financiers aux organisateurs de la région. Les 10 millions supplémentaires comptent les différents aménagements nécessaires à l’accueil des spectateurs, nouvelles tribunes, décors, nouvelles loges.
    Ce budget pour trois jours de F1 est aussi élevé que le plan #escalezerofumee destiné au branchement électrique des navires à quai pour Nice Toulon et Marseille !

  2. “Les urgences sociales et écologiques sont devant les mêmes obstacles : la loi du profit et de la rentabilité financière de toute activité humaine, propre au capitalisme englué dans ses dogmes. Et il nous coûte très cher !

    René Fred on”

    Oui, ça coûte très cher les dogmes.

    Faire changer les mentalités est une urgence politique. Mais comment alors que les 10% des plus riches, les lobbystes, ont plus de poids et pression eux ?

    Quand des jets privés sont utilisés pour faire 50km, quand les yacht bousillent les fonds marins,…

    Pour faire accepter les changements auprès des pilotes, carrossier.ére.s, mécanicien.ne.s,…, il faut proposer une alternative et des emplois qui vont avec, en su de la prise de conscience des conséquences que ces “sports”, passions, échappatoires, ont sur l’environnement
    FK pour le Débatteur

  3. Claudie Zunino-Cartereau
    Un grand merci à René pour cet article concernant le Grand Prix de France qui a eu lieu dans le contexte que nous connaissons : alerte orange risque d’incendie, dérèglement climatique, l’absolue nécessité de diminuer les émissions de GES…, une planète en danger.
    Et pourtant …

    “« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs »”.
    Phrase prononcée le 2 septembre 2002 par Jacques Chirac à Johannesburg, devant l’assemblée plénière du IVe sommet de la Terre.
    Voici quelques lien pour lire les différents articles sur le sujet suite au communiqué d’EELV PACA :

    https://twitter.com/EELV_PACA/status/1551186322290839553?ref_src=twsrc%5Etfw

    https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/var/toulon/le-grand-prix-du-castellet-sous-31-degres-et-face-a-une-situation-de-crise-secheresse-dans-le-var-2585892.html

    https://www.leparisien.fr/environnement/grand-prix-de-f1-dans-le-var-une-aberration-totale-pour-les-ecologistes-24-07-2022-PHFYAIDBIVEBFKTSE5XIDG73CM.php

    https://www.huffingtonpost.fr/entry/la-tenue-du-grand-prix-de-f1-dans-le-var-en-pleine-canicule-indigne-les-elus-ecolos_fr_62dd488fe4b06e213fc0053d

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