Colette Resplendino, un beau message : “On est heureux quand on voit les autres heureux !”

Bonjour Colette

Je vous connais depuis bien longtemps puisque vous avez été ma professeure de musique au collège Les Eucalyptus. J’ai de vos cours un souvenir merveilleux. Moi, qui n’avais que peu de culture musicale, j’ai découvert un univers incroyable grâce à vous. Mes amis collégiens étaient ravis de vous avoir en anglais. Et puis vous avez pris votre retraite. La dernière fois que nous nous sommes rencontrées vous m’avez parlé du concept de laïcité qui vous tient tant à cœur. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Tu me demandes Claudie, à moi qui suis une ancienne (très ancienne !!) professeure du Collège d’Ollioules) pourquoi la Laïcité est un concept si important pour moi ? Eh bien….(silence…) c’est parce que j’en suis un pur produit. C’est elle qui m’a permis de respecter toutes les croyances religieuses, tous les partis politiques démocratiques, tous les hommes quels qu’ils soient, quels que soient leurs pays. La laïcité m’a donné la respiration de l’esprit, elle découle de la liberté. Et bien sûr sans liberté il n’y a pas d’engagement. Et bizarrement c’est…l’horreur de la guerre qui a meurtri mon enfance profondément et qui m’a donné inconsciemment la force de lutter contre les injustices. Ne plus subir. Non, ne plus subir sans comprendre. Se battre, se battre contre les inégalités, l’injustice.

Au sortir de la guerre (j’avais 11 ans en 1946 quand j’entrais en 6éme) j’ai eu l’immense privilège de bénéficier de l’expérience pédagogique des « classes nouvelles » que certains enseignants mettaient sur pied, dont mes professeurs du Collège moderne et technique de filles de Tessé à Toulon. Brève expérience. Dommage. Développer l’esprit critique dans un monde à reconstruire dans tous les domaines, avec un gouvernement constitué des survivants de la résistance «  le Conseil National de la Résistance » de partis différents. De Gaulle ne faisait pas la fine bouche, il avait eu besoin de tout le monde pour délivrer militairement la France, des gens de la droite comme des gens de la gauche, les français l’avaient rappelé au secours, pour former un gouvernement de fortune , et sortir maintenant de la confusion politique. Pour agir. Et cette idée d’action intimement liée à l’engagement aussi est en moi depuis toujours. Je l’ai héritée de mes parents, de mes grands-parents.

Mes anciens élèves se souviennent certainement que mes méthodes pédagogiques ont toujours été basées sur la finalité de la matière apprise. L’anglais est une langue vivante qui est très parlée dans le monde. Pendant la guerre pour nous, les petits français, la langue que parlaient nos libérateurs représentait la liberté, même si nous ne la comprenions pas. Ce qui me fascinait c’est que ces soldats (noirs pour certains) venus des territoires français d’outre-mer de tous les continents avaient pris des risques énormes pour venir nous aider. Déterminant pour moi, mon premier professeur d’anglais en 6ème, Mademoiselle Jeaugeard revenait de Londres avec sa famille, qui avait rejoint le frère aîné Robert Jeaugeard , après l’appel du 18 juin. Dès qu’elle mit le pied dans la classe où nous étions entassées elle se mit à parler anglais ! « Hello girls ! How are you ? Glad to be here with you… ! » Insensiblement nos études d’anglais devinrent pour moi une succession de jeux de rôles : “Having breakfast , At school, Going shopping, Playing rounders , The school orchestra, etc…” Et nos cours d’Anglais devinrent très vite des sortes de jeux où nous rivalisions d’invention pour créer de petites saynettes, chaque élève étant un personnage suivant le lieu où nous nous imaginions évoluer, soit la maison, la classe, soit la rue, la cour de l’école, etc… la classe était divisée en 4 groupes :the Smith family, the Browns, the Genners, the Taylors .Comme des enfants que nous étions, nous nous amusions à singer les grands, nos profs, nos parents, mais en anglais, ce qui donnait à Miss Jaugeard l’occasion de présenter les expressions idiomatiques à cause des différences de rythmes de vie, de nourriture, etc.

« Come on Brian! You’ll be late at school ! 8 o’clock! It’s beakfast time! You don’t have time to toast slices of bread ! Take some cereals instead!”

“What does cereals Madam?

“We aren’t chickens are we? “

Et voilà la réalité des études intégrée dans le jeu de la fiction enfantine ! …en construisant la réalité européenne de demain. Pour nous le spectre de la guerre s’éloignait ! On inventait le monde d’après, on inventait la Paix.

La réalité de deux cultures qui se rencontrent nous amena très vite à la rencontre réelle des échanges scolaires internationaux quand les gouvernements européens décidèrent avec les 6 pays créateurs de l’Europe de former la Communauté Européenne : l’Allemagne, la France, l’Italie, la Belgique, la Hollande, de demander aux jeunes de créer des échanges entre les établissements scolaires des pays dont ils apprenaient la langue. Très vite les professeurs s’attelèrent avec enthousiasme à la tâche. A Ollioules le collège de filles (appelé à l’époque le Cours Complémentaire – le CC ) commença les échanges en 1967 avec deux années de travaux écrits par envois de « topics », (études du milieux), de documents. On parlait de nous, de nos familles, de nos goûts, de nos frères, sœurs , de nos sports favoris, on envoyait des photos.

Puis en 1967 avec le premier voyage-test de 10 jours à Swindon où on partageait les cours dans l’école de nos amis, assis au milieu d’eux sur les mêmes bancs de Lethbridge School où nous, les collégiens ollioulais suivions les cours « in English » avec eux, « Yes really ! » Le plongeon ! Nous vivions dans les familles, partagions leur vie, leurs repas leurs activités, nous découvrions un autre « way of living »… Les parents nous posaient des questions sur notre vie à nous, surtout aux repas si différents des nôtres…

Ces échanges scolaires ouvrent toujours l’esprit, d’autres horizons, et certains réalisent que « vivre ensemble quand on est différent des autres » demande une réelle maturité d’esprit pour un adolescent. Car il faut d’abord connaître le pays, la réalité des choses écouter les gens parler reconnaître les sons prononcés par des gosiers anglais et arriver à les prononcer avec les mêmes contractions pour se faire comprendre et tout cela nous servira plus tard dans notre vie d’adulte, nous servira à observer, apprécier les différences pour travailler ensemble et surtout pour partager. Ensuite Mme Pierre, ancienne résistante, lancera les échanges avec un collège de Bavière puis plus tard avec la Real Schule de Müllheim dans le Bad Wurtenberg. Melle Lazzarino avait aussi sauté dans le train scolaire européen des établissements du département qui partait pour une semaine à travers une région de l’Italie, la Toscane, les Lacs des Alpes, Rome, la Ligurie, la Lombardie, etc…

En faisant simplement mon travail, j’avais la chance de contribuer à « bâtir l’Europe de l’avenir » et cela a été une singulière et enthousiasmante période de ma vie.  Tous ces gens que j’ai rencontrés Anglais, Italiens, Allemands, Espagnols, Français et avec qui j’ai partagé la vie, avec qui j’ai échangé les idées, découvert les différences, lié amitié, des amitiés qui durent encore, d’autres interrompues par la mort, hélas! Comme Patricia, ma première collègue britannique qui me servit de guide sur le chemin de notre travail de découverte ! ou Elma Constant notre collègue allemande, mariée à un français et habitant à la frontière qu’elle traversait tous les jours pour aller travailler. Que de discussions pédagogiques nous avons eues ensemble ! Je mesurais à cette époque, dans les années 70, 80 tout le chemin que j’avais fait dans mon parcours de vie grâce à mes études, à ma réflexion, moi qui enfant, détestais les allemands, les mettais tous dans le même sac, celui des nazis et maintenant constatais que tous n’étais pas des nazis et devenaient nos amis, nos partenaires ! Les jeunes correspondants de nos enfants, en particulier Mathias celui de Jacques était travailleur, très adroit et réfléchi pour être artisan et aider souvent son père qui avait une entreprise de maçonnerie. Il m’aidait souvent à la cuisine et nous avons échangé des recettes . Il est venu deux fois par la suite en été en stop avec des camarades à Ollioules camper dans notre jardin pour ne pas nous déranger.

Il faut dire que mon engagement pour l’Europe a duré pendant toute ma vie active et m’a conduite a poursuivre mes études d’anglais qui s’étaient arrêtées au Bac. Mais comme j’ai été nommée au sortir de l’École Normale d’Institutrices dans un C.C les autorités administratives avaient besoin de gens susceptibles d’enseigner l’anglais. Mon rêve depuis l’enfance, sauf que je n’étais pas diplômée. Qu’à cela ne tienne, je le serai!! Et je m’inscrivis à la fac d’Aix-en -Provence. Et sans « congé de formation », tout en assurant mon service à temps complet à Ollioules je me mis au travail. J’avoue que ce ne fut pas facile : 3 enfants collégiens + service complet de PEGC + études du CAPES sans être présente aux cours à la faculté d’Aix-en-Provence… étudiante fantôme. Je pourrais agrafer ici un paragraphe sur la condition de la femme qui travaille dans la société, mais ne mélangeons pas les sujets !

Lorsque vous avez pris votre retraite vous avez créé une association. Pouvez-vous nous en parler ?

Quand j’ai pris ma retraite dans les années 90 je ne pouvais pas m’arrêter brutalement et laisser tous mes amis sur ce chantier scolaire européen en pleine action, inachevé. Je travaillais alors au lycée Beaussier après été nommée en Saône et Loire au collège d’enseignement général et technique Mermoz, puis avoir travaillé 10 ans au collège Georges Sand à Toulon depuis l’obtention de mon C.A.P.E.S d’Anglais. CAPES signifie nomination nationale, classement national. C’est à ce moment là que je pris réellement conscience de l’importance de la culture dans la société. Et je décidai d’essayer d’agir pour venir en aide à tous ces jeunes qui n’avaient pas de travail et prenaient conscience qu’ils devaient « tenter de se bouger pour être bons à faire quelque chose ! » On le leur avait dit tant de fois ! D’anciens élèves me téléphonaient pour ma demander de leur donner un coup de main pour revoir leur Anglais de base, surtout oral, pour être capable de comprendre un client, vendre un produit. Les entreprises en effet travaillaient de plus en plus avec l’étranger. Parfois ils me demandaient aussi de jeter un coup d’œil sur leurs lettres de motivation pour la l’ANPE et là , j’étais souvent sidérée de voir leurs fautes de français…

Et c’est le déclic qui m’a fait voir ce que je pouvais faire pour les aider en utilisant les dernières forces qui me restaient et mes petites compétences d’enseignante hantée par l’idée de semer la Paix avec des « hommes de bonnes volonté ». D’où la création de l’atelier de langue française pour adultes français et étrangers avec l’aide de Mr le Maire Bénéventi qui m’autorisa à utiliser gratuitement une salle de la ville et signa une convention pour la sécurité immédiatement.

Il serait trop long de raconter ici l’histoire de l’association “En Savoir Plus” qui existe toujours car la relève est venue et en 2005 une petite dizaine de bénévole sont venus à l’aide avec enthousiasme. Des adultes des cinq continents parlant plusieurs langues, marié-e-s avec des français , ayant pour certains des enfants binationaux. Poussée par Peter un Hollandais marié avec une française de chez nous et père de deux jeunes filles, et par Heinz, un vieil allemand j’ai accepté de rédiger cette histoire un soir où j’étais particulièrement découragée devant la difficulté et le « rendement » de l’entreprise. Le livre édité par les éditions « LivresenSeyne » est sorti en 2016, préfacé par Mr Bénéventi qui nous a toujours encouragés en ayant compris la finalité. Peut-être peut-on encore en trouver en librairie ? C’est un kaléidoscope de toutes ces vies qui se rencontrent, se croisent, se découvrent et partagent leurs expériences en créant des liens.

Comment imaginez-vous la situation des migrants à l’heure de la crise sanitaire ?

J’imagine que la crise sanitaire sociale et mondiale actuelle a du provoquer un ralentissement d’activité voire un arrêt dans certains groupes car ces personnes ont besoin de contacts réels quoique les plus jeunes arrivent à communiquer avec leurs smartphones et à améliorer leur niveau de français même si ce n’est pas toujours satisfaisant. Cela a été le cas de migrants qui sont venus travailler avec nous , des philippins, beaucoup d’européens, des syriens, des irakiens, des maliens, des érythréens, des afghans dont certains ont passé les examens de langue française pour obtenir leur carte de séjour et trouver un travail. Déplacés par les autorités européennes pour être répartis dans les pays d’accueil ils cherchent à communiquer sans oublier parfois les bénévoles qui les prenaient en charge! Réconfortant de recevoir de brefs sms ou des photos sur messenger comme celle d’Asmal gonflant le torse de fierté debout devant la statue de la Liberté sur la place de Toulon. Tout un symbole !

Et bien merci, Colette, pour ce témoignage très émouvant, plein de sagesse, de joie et d’espoir pour nos jeunes et les jeunes du monde entier !

Courage à tous! Ce que j’ai appris… Ensemble on avance et on réussit pas à pas on est heureux de voir les autres heureux.

2 réflexions sur « Colette Resplendino, un beau message : “On est heureux quand on voit les autres heureux !” »

  1. Nommément, je ne pense pas car on peut penser que les personnes n’ont pas demandé à être nommées. En revanche n’hésitez pas à nous faire partager vos propres expériences dans le Débatteur! L’intelligence collective nous enrichit !
    Le Débatteur

  2. Merveilleuse Colette Resplandino !
    C’est bien de remercier Monsieur le Maire, qui n’a fait que son devoir en aidant votre association, mais ce serait bien également de remercier quelques bénévoles, nommément, peut être ?

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